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Les Promenades d'Erin

litterature

Lectures automnales

21 Janvier 2022, 18:22pm

Publié par Erin

Lectures automnales

Rien de tel pour débuter 2022, qu'un petit bilan de lecture saisonnier. Je vous ai sélectionné quatre ouvrages très différents les uns des autres, qui selon moi valent le détour en toute subjectivité...

Le Génie lesbien, d'Alice Coffin (2020)

A sa sortie l'an dernier, Le Génie lesbien est un livre qui a fait parler de lui dans les médias institutionnels. Parce que la journaliste et militante féministe Alice Coffin y donne son opinion tranchée sur le patriarcat en choisissant finalement de ne plus soutenir les productions culturelles et artistiques des hommes, sous prétexte que par principe elles prennent déjà beaucoup de place dans notre société, on a affirmé qu'elle "détestait les hommes" (Dixit le journal de France 2). Une telle affirmation s'appuyait bien entendu sur des extraits tirés du livre, totalement sortis de leur contexte. Alice Coffin ne déteste pas les hommes mais dénonce à travers cet essai, le machisme institutionnel qui met systématiquement en avant l'homme blanc, souvent riche et hétérosexuel de plus de 50 ans, qui par sa présence systématique invisibilise les autres et en particulier les femmes, les personnes LGBT ainsi que les personnes racisées.

Pour étayer ses propos, elle s'appuie sur des chiffres, évoque des rencontres concrètes avec des militantes de la cause féministe, et parle de son expérience de journaliste et d'activiste (notamment au sein du collectif La Barbe). Chez Alice Coffin, l'intime n'est jamais séparé du politique. Ses arguments sont clairs et bien expliqués, Le Génie lesbien est tout à fait accessible sur le plan de la lecture. Qu'on adhère totalement à sa thèse ou non, il donne de la force, fait du bien. Il remet certaines pendules à l'heure, pendules que nous sommes tellement habitués à voir détraquées que cela ne nous gêne plus, ce qui est à mon sens très ennuyeux. C'est aussi un ouvrage salutaire car la voix d'Alice Coffin ou de ses camarades n'est que trop rarement entendue, nonobstant ce que peuvent déplorer certains médias et personnalités qui parlent de "féminazies". Oui ce terme existe, il est de plus en plus employé, sans doute parce que des écrits de cette trempe font flipper le patriarcat et les hommes qui l'entretiennent. Et c'est tant mieux.

L'art de la joie, de Goliarda Sapienza (1976)

Modesta naît en Sicile dans un milieu pauvre, durant l'année 1900. C'est à travers son regard d'enfant puis de jeune fille et enfin d'adulte, que nous traversons les grands événements et avancées du XXeme siècle dans son pays natal.

C'est un pavé de huit cents pages (format de poche) dont mon libraire m'avait fortement vanté le style et la puissance. L'Art de la joie est en effet un magnifique portait de femme dont la vie débute dans la difficulté mais qui se montre d'une liberté et d'une détermination sans faille tout au long de sa vie. Modesta est une grande héroïne dont l'intimité rejoint sans cesse la grande Histoire. De la Grande Guerre à la Seconde en passant par la montée des idéologies fascistes et l'épanouissement dans la matérialité, cette traversée du XXeme siècle du point de vue Sicilien (que l'on connaît souvent assez peu) est une belle ouverture sur notre Histoire mondiale. Tout cela est en plus écrit dans un style assez fluide, avec pas mal de dialogues et d'actions qui rendent la lecture relativement aisée.

Le seul reproche que l'on pourrait faire à cet ouvrage, c'est la longueur et la répétition de certains passages. Une amie m'avait signalé avant que je ne débute la lecture: " tu vas voir, tout le début est formidable, mais après il y a des hauts et des bas, ça fermente..."Il m'a fallu passer deux cents pages pour comprendre ce qu'elle entendait par là, mais je me suis en effet rendue compte que parfois, l'intrigue tournait un peu en rond et les personnages mettaient du temps à évoluer. Il faut s'accrocher un peu, mais quand on arrive au bout, c'est une grande satisfaction. L'Art de la joie est une belle expérience de femme qui s'éveille, dont on ressort enrichi.

Nature Humaine, de Serge Joncour (2021)

L'histoire commence en 1999, à l'annonce de l'arrivée de la tempête sur la campagne Française. Dans sa ferme du Lot, Alexandre redoute d'avantage l'arrivée des gendarmes...

Nature Humaine nous plonge dans vingt ans d'histoire contemporaine, à partir de 1976. C'est un roman qui mêle la politique et ces conséquences directes sur une famille de paysans. Avec le progrès technique, le rapport de l'Homme à la la Nature se modifie, ce qui pose un certain nombre de questions existentielles. La langue de Joncour est simple et jolie, drôle parfois et poétique souvent. J'ai adoré traverser ce dernier roman et l'époque qu'il décrit, dont on a l'impression qu'elle est sans cesse en mouvement et qui pousse à une intense réflexion sur ses conséquences aujourd'hui. Les chapitres sont courts et fluides, on en vient presque à essayer de réduire la vitesse de lecture pour pouvoir en profiter plus longtemps.

Le Grand Maulnes, de Alain-Fournier (1913)

La vie de François Seurel, jeune adolescent de quinze ans, se trouve un jour bouleversée lorsqu' arrive dans sa classe Augustin Maulnes, dit "le grand Maulnes". La présence magnétique du jeune nouveau va d'abord fasciner François qui fera tout pour devenir son ami. Il sera ensuite entraîné dans des aventures qu'il ne pouvait pas soupçonner...

Un petit classique de temps en temps, ça fait du bien. Le Grand Maulnes m'avait été conseillé il y a bien des années, au collège. Il était temps que je m'y mette !  Je ne regrette pas du tout. C'est un beau roman initiatique sur l'adolescence, au style élégant et délicat sans être trop précieux pour autant. La langue est également précise, tant et si bien qu'à lire certaines descriptions j'avais l'impression de tout voir comme dans un film au cinéma, dont l'atmosphère aurait pu être celle de Bertrand Tavernier. (Ne me demandez pas pourquoi, c'est une simple sensation irrationnelle qui ne m'a pas quittée tout au long de la lecture...) C'est une histoire sensible et romantique sans être niaiseuse, qui transmet de belles valeurs.

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Herman Melville: Moby Dick (1851)

12 Novembre 2021, 18:15pm

Publié par Erin

Je m'appelle Ishmaël. Mettons. Il y a quelques années, sans préciser davantage, n'ayant plus d'argent ou presque et rien de particulier à faire à terre, l'envie me prit de naviguer encore un peu et de revoir le monde de l'eau.

J'ai atteint un de mes rêves d'enfant ! Ne me demandez pas pourquoi, mais depuis que je suis gamine, Moby Dick est un roman qui exerce sur moi une grande fascination dont j'ai pourtant longtemps repoussé la lecture, parce que je trouvais toujours plus urgent à lire... Cet été, j'ai pris mon temps et mon courage à deux mains pour enfin prendre le large et me plonger dans sa lecture.

Ishmaël, jeune marin attiré par l'aventure, embarque un jour sur le Pequod, baleinier commandé par le Capitaine Achab. Mais ce qui devait être une simple chasse à la baleine comme il s'en pratiquait beaucoup à l'époque se transforme rapidement en une histoire de vengeance. L'équipage du Pequod part alors à la recherche de Moby Dick, fameuse baleine blanche réputée pour être un monstre sanguinaire...

Dans l'ensemble, j'ai bien fait de finalement m'y mettre. Ce pavé qui me faisait mille promesses en tient un certain nombre. Tous les passages purement narratifs et fictionnels, où Ishmaël raconte ses aventures à bord du navire sont merveilleux. C'est fluide, élégant et très rythmé. Les chapitres sont courts et donnent le sentiment d'être sans cesse en mouvement, presque comme sur le Pequod. Même les descriptions des personnages se lisent bien et participent au sentiment de vie tourbillonnante qui traverse les pages.

Là où ça commence à se gâter, c'est quand Ishmaël le baleinier se met à nous parler technique en nous faisant part de la bien nommée cétologie, ou science de la baleine. Ces chapitres ont tendance à freiner un temps soit peu le rythme de l'histoire, qui devient plus laborieux. En lisant, on a presque l'impression que Melville (qui fût baleinier lui-même) a voulu à travers la voix de son narrateur, nous rendre aussi obsédé que lui par la baleine. La baleine par taille, par couleur, les étapes de sa chasse... Je n'en aurais personnellement pas fait des chapitres complets mais plutôt quelques paragraphes judicieusement placés, pour éviter de perdre trop souvent la trame du récit. Ceci étant dit, j'avais parfaitement conscience en lisant ce roman que tous ces passages étaient nécessaires. (Il faut d'ailleurs veiller à les lire jusqu'au bout pour bien suivre toute l'action). Tout a du sens, même quand le récit ne progresse pas, et c'est d'ailleurs ce qui fait de Moby Dick une œuvre très bien construite.

Malgré ces quelques bémols tout à fait subjectifs, je ne regrette rien. Ne serait-ce que parce que Moby Dick m'a littéralement fait voyager depuis ma chambre cet été, c'est une lecture qui valait le coup. Une de ces lectures où la vie paraît plus grande, à laquelle il faut s'accrocher et pour laquelle la persévérance  est largement récompensée.

La folie humaine est souvent féline et rusée. Quand on la croit partie, elle n'est peut-être seulement que métamorphosée en une forme plus subtile.

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Louise Michel: Mémoires (1886)

15 Octobre 2021, 09:51am

Publié par Erin

Il devait en être ainsi; le vent qui soufflait dans ma vieille ruine, les vieillards qui m'ont élevée, la solitude, la grande liberté de mon enfance, les légendes, les bribes de science braconnées un peu partout, tout cela devait m'ouvrir l'oreille à toute les harmonies, l'esprit à toutes les lueurs, le cœur à l'amour et à la haine; tout s'est confondu dans un seul chant, dans un seul rêve, dans un seul amour: la Révolution.

Je triche un peu. En réalité, j'ai lu cet ouvrage au printemps dernier, mais je me voyais mal le noyer au milieu d'un bilan de lectures saisonnières, c'est pourquoi ces Mémoires n'arrivent que pour l'automne. Et puis elles m'ont fait un tel effet que je me suis dit qu'elles méritaient bien un article à elles toutes seules. Par ailleurs, il est encore temps de souffler les 150 bougies de la Commune. Que voici un bon prétexte à l'écriture...

Souvenez-vous ! En mars 2021 je vous ai écrit à propos du Cri du Peuple de Jean Vautrin, paru en 1999, qui retraçait les événements historiques de la Commune de Paris en y faisant vivre tous les grands personnages qui y avaient réellement participé, tout en y mêlant de la fiction. C'était beau comme une révolution populaire. Depuis, j'ai donc continué à creuser mon intérêt pour la Commune et je me suis attaqué aux souvenirs de Louise Michel, cette désormais très célèbre institutrice révolutionnaire, qui a activement participé aux combats parisiens de 1871. Je vous parlerai ici du premier volume de ses Mémoires.

Louise Michel naît le 29 mai 1830 à Vroncourt-la-Côte, petite commune rurale située en Haute-Marne. La maison est grande "et le vent y souffle comme sur un navire". Elle y vit notamment entourée de sa mère et de son grand-père, deux personnes à qui elle vouera une grande affection tout au long de sa vie. Elle quittera sa région pour vivre à Paris où elle fera les études nécessaires pour devenir institutrice, exercera dans des écoles, insistant pour éduquer les garçons de la même manière que les filles, préférant faire chanter aux enfants des chants républicains plutôt que religieux. Elle participera donc aux événements de 1871, ira en prison, se fera juger puis déporter en Nouvelle-Calédonie, où elle continuera de transmettre ses connaissances et ses idées à ses camarades bagnards ainsi qu' aux Canaques, peuple autochtone.

C'est un premier volume d'une immense richesse tant par son fond que par sa forme. Il est un témoignage très important d'une femme fondamentalement progressiste, anarchiste, féministe,  très en avance sur son temps qui mettra toute son énergie vitale au service de son idéal, à savoir la révolution et le changement radical de la société vers un modèle plus juste et plus égalitaire. C'est un des éléments frappants de cette lecture: Louise Michel n'arrête jamais. Tout ce qu'elle pense, tout ce qu'elle fait est en lien avec cette Révolution à laquelle elle croit tant.

Toujours en mouvement et sans cesse en réflexion, elle expose son chemin de vie et ses idées dans un style élégant mais très simple et direct qui rend la lecture de ce premier volume assez fluide. La seule "difficulté" que l'on pourrait souligner si vraiment on le voulait, serait parfois cette tendance à faire de longues digressions ou parenthèses, qui coupent un tant soit peu le récit, que le lecteur pourrait parfois trouver difficile à suivre. Mais cette tendance a son charme, elle nous donne justement l'impression d'avoir directement accès à ses pensées et nous permet de nous construire dans nos têtes à nous, un portrait assez détaillé de ce qu'elle a pu être.

Il y a beaucoup de poésie dans ces Mémoires. Pas seulement en raison du style, mais aussi parce que Louise Michel écrivait beaucoup de poèmes et de chansons, ce que j'ignorais complètement. Ses écrits sont tour à tour délicats, ("Les Roses" écrit peu de temps après le décès de sa mère) aux accents lyriques ("A mes frères" écrit à la prison de Versailles, le 8 septembre 1871), ou vindicatifs ("La Marseillaise Noire" envoyée à Victor Hugo un modèle littéraire et politique, avec qui elle entretint une riche correspondance). Quelles que soient les circonstances d'écriture et le style utilisé ces productions sont toutes éminemment politiques. 

En plus de tous ces poèmes et toutes ces chansons, elle a aussi glissé dans ces Mémoires quelques vers publiés dans des journaux tels que L'union des Poètes ou La jeunesse et quelques articles publiés le journal intitulé La révolution sociale (certains publiés sous le pseudonyme d'Enjolras, en référence à un personnage créé par Victor Hugo dans Les Misérables). A cela s'ajoute également des décisions de tribunaux lors de ses différents procès ainsi que leur description publiée dans différents journaux de l'époque.

Tous ces éléments mis bout à bout font de ce premier volume des Mémoires un portrait riche et complet de celle qui fût une des figures de la Commune de Paris. Celui d'une femme déterminée, courageuse et résolument tournée vers la vie. Un portait puissant.

Nous reviendrons, foule sans nombre;
Nous viendrons par tous les chemins,
Spectres vengeurs sortant de l'ombre,
Nous viendrons, nous serrant les mains,
Les uns dans les pâles suaires,
Les autres encore sanglants,
Pâles, sous les rouges bannières,
Les trous des balles dans les flancs.

Extrait de "A mes frères"

Louise Michel (1830-1905)

Louise Michel (1830-1905)

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Lectures printannières

1 Octobre 2021, 09:39am

Publié par Erin

Lectures printannières

Le premier article de cette saison fait un petit bond en arrière, pour faire comme si on rattrapait le temps perdu... Voici quelques ouvrages lus entre le mois de mars et le mois de mai 2021. Il s'agit d'une sélection parfaitement subjective, où je n'ai choisi que des œuvres que j'ai apprécié. Je n'avais pas envie d'entreprendre ma reprise avec des critiques négatives...

La dame de pique, d'Alexandre Pouchkine (1834)

Une nuit d'hiver, chez le lieutenant Naroumof, cinq camarades passent leur soirée à jouer aux cartes. Paul Tomski  y conte l'histoire de sa grand-mère la comtesse Anna Fedotovna: celle-ci aurait un jour trouvé une combinaison de jeu imparable lui permettant de gagner systématiquement, et ainsi de s'enrichir à loisir. Cette information ne tombe pas dans l'oreille d'un sourd, mais dans celle du jeune Hermann, qui va s'empresser de monter un stratagème afin de percer le secret de la comtesse...

Cette petite nouvelle est une réjouissante porte d'entrée à la littérature Russe, pour celles et ceux qui n'auraient pas encore eu la curiosité de s'y intéresser. J'y ai retrouvé au début l'atmosphère du Joueur d'échecs de Stefan Zweig, où le jeu tient une place centrale et est source d'une intrigue construite. Puis le récit dérive vers le fantastique quand les fantômes  s'installent sans prévenir. Le style est élégant sans être pompeux et l'histoire est courte mais suffisamment bien fichue pour qu'on ne s'ennuie pas, sans rester pour autant sur notre faim. La dame de pique est petit mais percutant, surprenant et très plaisant.

La Vagabonde, de Colette (1910)

Divorcée d'avec un peintre ennuyeux et infidèle, Renée vit désormais de ses prestations de music-hall et de théâtre. Elle chante dans les cabarets et les cafés concerts, menant une vie de bohème. Elle fait un jour la connaissance d'un beau jeune homme riche et sûr de lui, nommé Max, duquel elle s'éprendra. Aveuglée par la passion des débuts de son histoire, Renée est prête à renoncer à sa vie d'artiste pour le bonheur et la sécurité du couple. Mais le besoin vital d’indépendance et la peur du carcan bien connu du mariage ne sont jamais très loin...

La Vagabonde est le deuxième roman de Colette que je lis. Je ne me suis pas encore suffisamment intéressée à elle et à son travail pour me permettre d'en dire grand chose, cependant le peu que je connais me pousse à penser (et internet dit que j'ai raison) que ce roman est construit en miroir avec la vie de l'écrivaine, qui elle aussi a visiblement divorcé, pour vivre de son écriture en toute sérénité et autonomie. Renée est le reflet de Colette, entière, passionnée et indépendante. Comme lors de ma lecture du blé en herbe, roman avec lequel j'avais découvert son univers, j'ai eu un peu du mal à rentrer dans son monde. L'écriture est délicate et élégante, mais parfois elle impose une certaine distance avec les personnages. Cependant une fois que l'intrigue est mise en place on y est bien, et on a même envie d'y rester. Parce que c'est magnifique, en fait.

Coquelicot et autres mots que j'aime, d'Anne Sylvestre (2018)

Cet abécédaire poétique dressé par Anne Sylvestre s'inscrit parfaitement dans le cadre de cette nouvelle saison que je souhaite pleine de douceur et de tendresse. Cette sorcière des mots, capable des textes les plus bouleversants nous donne une liste de ceux qu'elle chérie le plus et nous donne autour, de jolies anecdotes. A travers ces mots choisis, la chanteuse évoque son enfance, sa famille, son travail, ses amours, sa vie. C'est beau comme ses chansons, tendre, drôle et en même temps très pudique. Une merveille de sensibilité.

 

 

A la ligne: feuillets d'usine, de Joseph Ponthus (2019)

Joseph Ponthus n'était pas vraiment écrivain, mais plutôt éducateur, en banlieue parisienne. Jusqu'à ce que par amour, il s'exile en Bretagne. Dans cette région, il n'y a pas de travail pour un éducateur alors, parce qu'il faut bien faire quelque chose, Joseph embauche à l'usine de crevettes la plus proche... En rentrant chez lui, pour se vider la tête, il écrit l'usine, à la ligne.

Les médias ont beaucoup parlé de Joseph Ponthus l'hiver dernier. Son livre a en effet connu un succès assez important à sa sortie en 2019, succès dont il n'a malheureusement profité que peu de temps, puisqu'il est mort emporté par le cancer à l'âge de 42 ans, en février 2021. C'est cette annonce, liée en plus à son jeune âge, qui m'a poussé à acheter son livre. C'était un achat impulsif, que je ne regrette pas du tout.

A la ligne est un témoignage fort et très important, à l'heure où les usines sont toutes fermées ou délocalisées et où le monde ouvrier disparaît. Le livre est original, tant par son sujet que par sa forme, en vers libres, allant sans cesse à la ligne. A la ligne comme sur la ligne de production de son usine de crevettes, ou de l'abattoir. Le travail est ignoble, fatigant, aliénant, mais sous les mots de Joseph Ponthus il devient poésie. Et c'est beau. Pourtant rien ne nous est épargné. Ni le bruit, ni les odeurs, ni le froid, ni l'ennui. Mais les vers sont si bien choisis qu'ils sonnent justes, qu'on y est, on y croit. Et ça raisonne, longtemps, à l'intérieur de nous.

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Elles ont marqué notre Histoire...

23 Avril 2021, 08:18am

Publié par Erin

Parce que l'on ne doit pas penser aux femmes seulement quand le calendrier est à la date du 8 mars, je vous propose pour aujourd'hui quatre bandes-dessinées, portraits féminins marquants, dont il est salutaire de retenir les noms...

Kiki de Montparnasse, de Catel et Bocquet (2007)

Née Alice Prin au début du XXème siècle, Kiki de Montparnasse est connue pour avoir été l'égérie et le modèle de grands noms du milieu artistique de l'entre-deux guerres. Ce roman graphique donne une idée de ce que pouvait être sa vie, peuplée de rencontres (elle fût entre autres la compagne du photographe Man Ray) et d'art.

Kiki était une femme avide d'indépendance. Sans pour autant faire de politique et lutter officiellement pour l'émancipation des femmes, elle est de ces figures féminines charismatiques qui ne s'excusent pas d'exister et qui revendiquent une grande liberté de ton et de vie. Les illustrations de Catel rendent hommage à cette belle liberté. Elles sont réalistes,  sophistiquées et délicates tout en ayant l'apparence d'une grande simplicité. On accompagne Kiki au fur et à mesure des pages de sa vie, semée d'embûches mais toujours vécue avec intensité. On a presque l'impression d'y être.

Olympe de Gouges, de Catel et Bocquet (2012)

Née à Montauban en 1748 et morte à Paris en 1793, Marie Gouze dite Olympe de Gouges est à l'initiative de la Déclaration des droits de la femme et de la Citoyenne. Femme de lettres et politique, elle est la première en France à vouloir faire de l'émancipation de la femme un sujet sur lequel se pencher et une cause dont il faut s'occuper. Polémiste vindicative et déterminée, elle décède sous la guillotine pendant la terreur, à l'initiative de Robespierre.

Ami(e)s de la fiction historique ce roman graphique est pour vous ! Ce portrait d'Olympe de Gouges est complet, détaillé et très prenant. Il fait réviser cette période historique entre autres marquée par la Révolution Française. On y croise des personnages plus ou moins connus, mais dont on a au moins entendu parler une fois à l'école. Mais ceux-ci ne sont que des satellites autour d'Olympe, (dont je n'avais jamais entendu parler à l'école, soit dit en passant... Cherchez l'erreur.) dont la détermination politique est exemplaire. Catel et Bocquet ont créé une œuvre riche, précise et pleine d'empathie pour son personnage principal. La vie d'Olympe est bouillonnante, pleine d'actions et de réflexions qui ont fait avancer la cause des femmes. Utile pour mémoire et pour celles et ceux qui veulent la découvrir de manière simple et ludique.

Joséphine Baker, de Catel et Bocquet (2016)

C'est l'histoire de cette jeune Américaine, originaire du sud des États-Unis qui sort de sa misère parce qu'elle danse comme personne. Elle fera un triomphe à Paris en tant que meneuse de revues uniquement vêtue d'une ceinture de bananes... Elle sera la première femme noire mondialement connue et se retirera du milieu artistique pour consacrer son temps à la lutte contre la ségrégation raciale.

Elle est belle Joséphine... Libre, indépendante, courageuse et farouchement déterminée. Non contente d'être danseuse charismatique, elle profitera de sa notoriété pour faire passer des messages politiques. Pendant la seconde guerre mondiale elle s'engagera pour la France dans le camp de la résistance et vivra ensuite une vie de famille accomplie et heureuse avec son époux et ses douze orphelins adoptés aux quatre coins du monde. Joséphine Baker, c'est bien plus qu'une danseuse, bien plus qu'une artiste. C'est un électron libre, une lumière vive, une flamme incessante au service de ce qu'elle croit juste.

Le manifeste des 343: l'histoire d'un combat, de Lafitte, Strag et Dupont (2020)

Paris, 1970. Nicole est documentaliste au Nouvel Observateur. A cette époque où en France l'avortement est illégal, elle est régulièrement confrontée à des histoires de femmes contraintes d'avorter clandestinement, mettant souvent leur vie en danger. Indignée par les difficultés et le sort de ces dernières, elle décide, avec la participation du Mouvement de Libération des Femmes de faire paraître un manifeste. Rédigé et signé par Simone de Beauvoir ainsi que 342 autres femmes célèbres et anonymes, ce manifeste fera date dans l'histoire du Nouvel Observateur mais aussi bien sûr dans l'histoire du féminisme Français, et aboutira à la loi sur l'avortement promulguée par Simone Veil en 1975.

A l'heure où beaucoup de pays d'Europe reculent sur le sujet de l'avortement, cette bande-dessinée est nécessaire pour se souvenir que chez nous aussi il fît polémique et fût durement acquis, après un combat difficile. Du Manifeste des 343, on se souvient beaucoup de la couverture dessinée par Cabu dans Charlie Hebdo. Ce livre va bien au-delà et restitue la genèse de son histoire ainsi que la place de chacune de ses instigatrices. C'est aussi un très beau récit de solidarité et de sororité, rare,  qui fait du bien.

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Lectures hivernales

27 Mars 2021, 17:21pm

Publié par Erin

Lectures hivernales

Paris, mille vies, de Laurent Gaudé (2020)

En sortant de la gare Montparnasse, le narrateur croise un homme qui lui pose cette  question: "Qui es-tu ?" Se rendant compte qu'il n'a pas de réponse évidente à lui apporter, il est sidéré et ressent instantanément le besoin de suivre cet homme, cette "ombre", à travers Paris. Il reconnaît les rues, entend les voix de celles et ceux qui vécurent avant lui, traverse les époques et voit ressurgir son propre passé... Remplie de mille vies, cette échappée géographique et temporelle dans la capitale va l'aider à répondre à son questionnement existentiel.

Paris, mille vies est un récit très court, dont j'aime beaucoup le concept. Il est assez fantastique, au sens courant comme au sens littéraire du terme, de se promener en ville la nuit en imaginant tout ce dont les murs et les pavés ont pu être témoins à différentes époques. Des pérégrinations d'Antonin Artaud, aux massacres de la Commune, en passant par la résistance et les déboires de François Villon, cette balade nocturne est un véritable voyage dans le temps qui donne à l'être humain l'opportunité philosophique de se questionner sur sa Nature, son Histoire et son Héritage. Le style littéraire est simple et accessible mais donne quand-même le sentiment d'être bien travaillé. Il y a des jolies phrases et de l'émotion, au service d'une quête dans laquelle chacun devrait se lancer.

L'homme qui plantait des arbres, de Jean Giono (1953)

Jean Giono décrit dans ce très court récit, l'histoire d'une rencontre entre le narrateur et Elzéard Bouffier, berger, planteur d'arbres qui par son action, fait revivre sa région.

C'est  une commande du Reader's Digest pour la rubrique "le personnage le plus extraordinaire que j'ai jamais rencontré", qui  pousse Jean Giono à écrire une telle histoire. Les journalistes ont été choqués, au point de le traiter d'imposteur, lorsqu'ils ont compris qu'Elzéard Bouffier était le fruit de son imagination et n'avait donc jamais existé en vrai.

C'est une ode à la nature comme source de vie qui est décrite par l'écrivain. Le narrateur est séduit par cette mission qu'Elzéard se donne, en toute humilité, qui fait de lui l'homme extraordinaire dont Giono dresse le portrait. Comme souvent ses romans, le décor est sauvage, brut et magistralement planté. Ce récit d'environ une trentaine de pages m'a entraîné comme si je lisais une fresque romanesque digne des plus grands classiques. Le style est simple, mais si précis qu'on a l'impression d'y être. Les mots embarquent et font tourner les pages, et je me suis surprise à essayer de ralentir ma lecture pour en profiter au maximum, comme on profite de gourmandises. L'homme qui plantait des arbres est beau et chaleureux comme un paysage de Provence.

Broadway, de Fabrice Caro (2020)

Axel reçoit un jour dans sa boîte aux lettres un test de dépistage du cancer colorectal. Mais il n'a pas tout à fait l'âge de le recevoir. L'arrivée d'un tel courrier dans sa vie va engendrer un bouleversement, associé à énormément de réflexions sur sa propre existence.

La première chose que l'on peut dire quand on débute la lecture du récit d'Axel c'est qu'on est content de pas être dans sa tête. Sa capacité d'interprétation de toutes les situations, son incapacité à s'affirmer, ses difficultés de communication... Tous ses éléments rendent sa vie compliquée. Et pour le lecteur, c'est jubilatoire. Les chapitres sont courts et très rythmés, et parfaitement liés les uns aux autres, alors même que l'on pourrait avoir l'impression de passer d'une séquence de vie à une autre sans transition. Le style est fluide et bien travaillé, les premières pages sont très drôles et le reste laisse un sourire constant sur les lèvres.

Les pensées d'Axel naissent à cent à l'heure, et engendrent une grande tendresse pour le personnage. De ses interrogations autour de son rôle de père, à son aversion pour le paddle et le whisky, en passant par son besoin de reconnaissance, Broadway est un inventaire de ce qui traverse les hommes de quarante six ans, pères de famille, légèrement inadaptés à l'existence. C'est un livre nécessaire en ces temps moroses, qui fait du bien par où il passe.

La plus précieuse des marchandises, de Jean-Claude Grumberg (2019)

Pauvre bucheron et Pauvre bucheronne vivent et travaillent dans les bois. En hiver il fait très froid, en été, il fait très chaud. Mais parce que le monde est traversé par la guerre, il fait faim tout le temps. Pauvre bucheronne est désespérée de ne jamais avoir pu porter d'enfants. Son désir est un jour comblé quand les Dieux envoient, par le biais d'un train qui passait par là, la plus précieuse des marchandises...

Voilà longtemps que je n'avais pas lu de contes. La plus précieuse des marchandises en est un contemporain et pour adultes, qui nous fait pourtant retomber tout de suite en enfance. Parce que le style est tel que l'on croirait lire une histoire des temps anciens, qui est pourtant très moderne. En seulement une centaine de pages, cette petite histoire rencontre la grande et nous embarque dans un monde où malgré l'hostilité ambiante, tout est douceur et tolérance sans sombrer dans le ridicule. La plus précieuse des marchandises est une petite merveille.

Kafka sur le rivage, de Haruki Murakami (2002)

Kafka Tamura, quinze ans, décide un jour de fuguer pour tenter d'échapper à la malédiction proférée par son père à son encontre. Nakata, homme déficient mental d'une soixantaine d'années, est un jour contraint de lui aussi quitter Tokyo et de se mettre en quête d' il ne sait pas vraiment quoi. Les deux hommes vont se suivre sans à priori se connaître, jusqu'à ce que leurs deux destinées respectives se croisent...

Ce roman qui débute par une simple fugue adolescente, est en fait bien autre chose. C'est une histoire où le voyage géographique se transforme en voyage intérieur, initiatique, d'une grande intensité. Le lecteur n'a de cesse, comme les personnages, de se poser des questions. "Que va-t-il se passer ?" Où veut-il en venir ?" "Pourquoi... ?" Ces dernières n'appellent d'ailleurs pas systématiquement de réponses. Il faut simplement l'accepter, tout comme on accepte que parfois dans le réel, certaines situations nous dépassent. Kafka sur le rivage est un savant mélange de philosophie, de mythologie et de magie. C'est un univers à lui tout seul, truffé de références musicales et littéraires, dont le style très rythmé emmène le lecteur assez loin. On traverse le Japon, pour se retrouver à la frontière de mondes que l'on appréhende pas, où les poissons tombent du ciel et des humains tiennent des conversations soutenues avec les chats. On ne voit pas passer les 637 pages.

Ce genre de petites choses, de Claire Keegan (2020)

Bill Furlong livre du charbon à son village. Marié et père de cinq filles, il mène une vie tranquille dans son petit village d'Irlande. Mais un jour, dans l'entrepôt du couvent qu'il vient livrer, il découvre Sarah, jeune fille pensionnaire, enfermée là par les sœurs qui dirigent l'institution...

Ce genre de petites choses est un cours récit percutant mais paradoxalement tendre et délicat à propos de ce sujet difficile de l'enfermement des jeunes Irlandaises dans les Magdalen laundries, ces institutions catholiques destinées à "rééduquer" les "femmes de mauvaise vie". Vous pouvez mettre dans ce terme parapluie tout ce que vous voulez, du moment que les actes sont considérés comme honteux pour l'entourage de ces femmes qui étaient donc à jamais enfermées là-dedans, à moins que l'on vienne les chercher... Elles y étaient abandonnées par leurs familles, maltraitées, affamées, et condamnées à travailler comme blanchisseuses pour un salaire de misère afin de faire pénitence.

Le roman de Claire Keegan évoque avec pudeur et justesse ce scandale humain, au travers du très beau personnage de Bill Furlong, dont l'histoire personnelle fait écho à la réalité qu'il traverse, le poussant à se moquer de ce que peuvent penser les foules, pour n'écouter que le son de son âme et de sa conscience. C'est doux beau comme un conte de Noël.

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