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Les Promenades d'Erin

Sur scène: "Bright Shadows", d'Anne Pacéo

11 Décembre 2020, 08:00am

Publié par Erin

Sur scène: "Bright Shadows", d'Anne Pacéo

C'était quelques temps avant les Derniers concerts avant la fin du monde. Prête à affronter l'extérieur armée de mon masque et de mes gestes barrière, je me suis rendue au concert d'Anne Pacéo.

J'avais découvert cette jeune batteuse alors qu'elle accompagnait la chanteuse Jeanne Added sur le début de la tournée de son premier album, Be Sensational, en 2015. Parce qu'il y a sans doute beaucoup de filles qui jouent de la batterie mais qu'on en voit peu sur le devant de la scène, je me suis intéressée à son parcours et à ses productions, au point de me dire que si un jour elle se promenait pas loin de chez moi, j'irai en profiter.

Ce soir d'octobre c'est donc ce que je fis, et mes oreilles m'en remercient encore. Histoire de goûter pleinement à la découverte, je m'étais gardée d'écouter le dernier album avant, me concentrant uniquement sur ce que je connaissais. Bien m'en a pris car sur scène, ses compositions m'ont embarquées bien au-delà de ce à quoi je pouvais m'attendre. Très éclectique, Anne Pacéo joue aussi bien de la pop que du jazz, et réussit même  avec brio un détour par la musique d'Afrique de l'ouest, virage tranquillement négocié, sachant qu'elle a passé une partie de son enfance en Côte d'Ivoire.

Pour ce spectacle, elle est accompagnée d'un clavier, d'un saxophone, d'une guitare et de deux chanteurs, qui percussionnent de temps en temps. Les morceaux sont originaux et chaque musicien y a une place particulière, tantôt mis en valeur ou en retrait, au service de la composition. C'est un des éléments frappants de ce concert: l'humilité de la compositrice est contagieuse à tout son groupe, ou seule la musique compte, empêchant tout égo mal placé de prendre le dessus.

Ces musiciens sont très bons, les voix sont belles et les arrangements ont des allures de simplicité, même si en réalité ils ne doivent pas être si simples que ça. Bright Shadows est plus qu'un concert ou un album, c'est un univers à lui tout seul. Une invitation au voyage musical, durant lequel il n' y a pas de frontières entre les humains et entre les genres musicaux. Anne Pacéo profite de son art pour faire passer quelques idées, féministes, citoyennes et politiques, utilisant sa musique pour partager les émotions qui la traversent sans avoir besoin de marteler son message.

Je ne sais pas si c'est parce que c'était le premier concert que je voyais depuis longtemps, (confinée en mars, j'ai raté celui de Kila) si c'est le fait d'être vivante au milieu d'un public qui avait l'air d'apprécier autant que moi ce qu'il avait sous les yeux et dans les oreilles, ou bien un savant mélange de ces deux idées. Mais ce concert, c'était comme un feu d'artifices. Un moment de chaleur humaine et de convivialité qui fait du bien à la tête et au coeur, que l'on est content de pouvoir invoquer quand on le désire, avec le disque ou les captations de spectacle.

Bien sûr, ça ne fait pas pareil que lorsque la musique est jouée en live rien que pour nous, mais en ces temps moroses, Anne Pacéo nous permet de voyager sans quitter notre chambre et comme les confinements successifs nous obligent à y rester de plus en plus, dans notre chambre, on la remercie de nous offrir cette occasion.

Ici, le site internet de l'artiste, pour celles et ceux d'entre vous qui souhaiteraient de plus amples informations.

Clip officiel de "Bright Shadows" (2019)

"Contemplation" en live (2019), interprété avec Ann Shirley et Florent Matéo

"Nehanda" (live - 2019)

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Une sorcière s'en est allée...

5 Décembre 2020, 22:39pm

Publié par Erin

Anne Sylvestre (1934-2020)

Anne Sylvestre (1934-2020)

Chère Anne,

Je suis triste que soit venu le moment pour moi de parler de toi au passé. Je ne l'avais pas du tout envisagé. Comme pour Graeme Allwright, j'ai dû repenser la parution de mes articles et décaler leur écriture, afin de te faire une place qui soit digne de ta personne.

Avec ta disparition, c'est une partie de mon enfance qui s'en va aussi, que tu emportes avec toi. Comme pour beaucoup, tes fabulettes ont rythmé mon enfance. Tantôt douces, drôles et même effrayantes parfois, elles me plaisaient sans me plaire vraiment. Enfant, je ne te trouvais pas toujours très accessible, ta voix ne m'était pas forcément agréable et tes textes n'étaient pas si évidents, même à ma hauteur. Mais (c'est la preuve que tu ne prenais pas ton jeune public pour un imbécile et que ta démarche était bonne,) malgré tout ça, j'ai continué à écouter. Je connaissais tes histoires de nouilles, de yaourts, de chocolat par coeur et évitais systématiquement d'écouter ta sadique séance de torture sur une pauvre tomate qui n'avait commis aucune faute en dehors de celle d'exister. Merci pour le trauma.

Parce que très injustement tu passais peu dans les médias institutionnels, j'ai découvert sur le tard ton répertoire pour adultes. Mieux vaut tard que jamais et je suis heureuse de l'avoir fait de ton vivant. Ma première rencontre avec celui-ci s'est faite avec cette magnifique version live d'Une sorcière comme les autres, qui m'a servie d'illustration pour un article sur un essai de Mona Chollet, et qui est à mon sens une des plus belles chansons jamais écrites sur les femmes et leur condition. Chaque mot est parfaitement bien choisi et à sa juste place. Ton interprétation poignante fait automatiquement venir mes larmes, même lorsque je ne les souhaite pas. Et le meilleur c'est que tu étais capable de réitérer cette prouesse d'écriture pour chacune de tes chansons.

Aujourd'hui, les médias et le monde de la musique veulent te rendre hommage alors que sans aucun doute la plupart sont comme moi et ne connaissent pas la moitié de ton répertoire, qui compte plus de six cents chansons. Pardon, chère Anne. Pardon de ne pas être revenue vers toi une fois le temps des fabulettes passé, toi qui avais tant de choses à dire et qui a passé ta vie à t'engager au moins au travers de ta musique, pour la cause des femmes et de leur liberté.

La puissance et la finesse de ton écriture t'ont valu le surnom très réducteur de "Brassens en jupons". A mon sens, c'est presque une insulte à te faire, mais on sait à quel point les médias aiment mettre les artistes dans des cases...Lui-même ne pensait pas que tu étais une pâle copie de son ombre, mais ce qui pouvait se faire de mieux dans la chanson Française de l'époque. Heureusement que tu n'étais visiblement pas du genre à t'en laisser compter, et que tu as toujours pratiqué ton art dans la plus grande liberté. C'est ce qui fait ta force et permet à ta musique de ne pas vieillir, quelque soit le sujet qu'elle véhicule.

En avance sur ton temps, tu parlais féminisme à l'époque où tout le monde se foutait des femmes, et tu chantais les merveilles d'une nature à préserver à l'heure où tout le monde se foutait de l'écologie. Force est de constater qu'en 2020, si tes morceaux s'écoutent toujours aussi bien c'est qu'ils résonnent encore avec l'actualité. Le monde n'a pas tant bougé que cela...

Mais dans notre tempête actuelle, il était bon de savoir qu'à ton âge tu te mobilisais encore et que nous pouvions compter sur ton regard d'artiste quand la brume se faisait un peu trop dense autour de nous. Anne, ma chère Anne, je n'ai rien vu venir... Je te découvre à peine que déjà tu préfères tirer ta révérence. Garde bien au chaud ce petit bout de mon enfance et en échange je m'engage à faire voyager tes chansons et à les propager, pour le bien, le réconfort et le soutien qu'elles procurent. Et pour racheter mon ignorance.

Adieu Sorcière !

"Petit bonhome" (1977)

"Les gens qui doutent" (1977)

"Le lac saint-Sébastien" (2000)

"Juste une femme" (2013)

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