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Les Promenades d'Erin

Louise Michel: Mémoires (1886)

15 Octobre 2021, 09:51am

Publié par Erin

Il devait en être ainsi; le vent qui soufflait dans ma vieille ruine, les vieillards qui m'ont élevée, la solitude, la grande liberté de mon enfance, les légendes, les bribes de science braconnées un peu partout, tout cela devait m'ouvrir l'oreille à toute les harmonies, l'esprit à toutes les lueurs, le cœur à l'amour et à la haine; tout s'est confondu dans un seul chant, dans un seul rêve, dans un seul amour: la Révolution.

Je triche un peu. En réalité, j'ai lu cet ouvrage au printemps dernier, mais je me voyais mal le noyer au milieu d'un bilan de lectures saisonnières, c'est pourquoi ces Mémoires n'arrivent que pour l'automne. Et puis elles m'ont fait un tel effet que je me suis dit qu'elles méritaient bien un article à elles toutes seules. Par ailleurs, il est encore temps de souffler les 150 bougies de la Commune. Que voici un bon prétexte à l'écriture...

Souvenez-vous ! En mars 2021 je vous ai écrit à propos du Cri du Peuple de Jean Vautrin, paru en 1999, qui retraçait les événements historiques de la Commune de Paris en y faisant vivre tous les grands personnages qui y avaient réellement participé, tout en y mêlant de la fiction. C'était beau comme une révolution populaire. Depuis, j'ai donc continué à creuser mon intérêt pour la Commune et je me suis attaqué aux souvenirs de Louise Michel, cette désormais très célèbre institutrice révolutionnaire, qui a activement participé aux combats parisiens de 1871. Je vous parlerai ici du premier volume de ses Mémoires.

Louise Michel naît le 29 mai 1830 à Vroncourt-la-Côte, petite commune rurale située en Haute-Marne. La maison est grande "et le vent y souffle comme sur un navire". Elle y vit notamment entourée de sa mère et de son grand-père, deux personnes à qui elle vouera une grande affection tout au long de sa vie. Elle quittera sa région pour vivre à Paris où elle fera les études nécessaires pour devenir institutrice, exercera dans des écoles, insistant pour éduquer les garçons de la même manière que les filles, préférant faire chanter aux enfants des chants républicains plutôt que religieux. Elle participera donc aux événements de 1871, ira en prison, se fera juger puis déporter en Nouvelle-Calédonie, où elle continuera de transmettre ses connaissances et ses idées à ses camarades bagnards ainsi qu' aux Canaques, peuple autochtone.

C'est un premier volume d'une immense richesse tant par son fond que par sa forme. Il est un témoignage très important d'une femme fondamentalement progressiste, anarchiste, féministe,  très en avance sur son temps qui mettra toute son énergie vitale au service de son idéal, à savoir la révolution et le changement radical de la société vers un modèle plus juste et plus égalitaire. C'est un des éléments frappants de cette lecture: Louise Michel n'arrête jamais. Tout ce qu'elle pense, tout ce qu'elle fait est en lien avec cette Révolution à laquelle elle croit tant.

Toujours en mouvement et sans cesse en réflexion, elle expose son chemin de vie et ses idées dans un style élégant mais très simple et direct qui rend la lecture de ce premier volume assez fluide. La seule "difficulté" que l'on pourrait souligner si vraiment on le voulait, serait parfois cette tendance à faire de longues digressions ou parenthèses, qui coupent un tant soit peu le récit, que le lecteur pourrait parfois trouver difficile à suivre. Mais cette tendance a son charme, elle nous donne justement l'impression d'avoir directement accès à ses pensées et nous permet de nous construire dans nos têtes à nous, un portrait assez détaillé de ce qu'elle a pu être.

Il y a beaucoup de poésie dans ces Mémoires. Pas seulement en raison du style, mais aussi parce que Louise Michel écrivait beaucoup de poèmes et de chansons, ce que j'ignorais complètement. Ses écrits sont tour à tour délicats, ("Les Roses" écrit peu de temps après le décès de sa mère) aux accents lyriques ("A mes frères" écrit à la prison de Versailles, le 8 septembre 1871), ou vindicatifs ("La Marseillaise Noire" envoyée à Victor Hugo un modèle littéraire et politique, avec qui elle entretint une riche correspondance). Quelles que soient les circonstances d'écriture et le style utilisé ces productions sont toutes éminemment politiques. 

En plus de tous ces poèmes et toutes ces chansons, elle a aussi glissé dans ces Mémoires quelques vers publiés dans des journaux tels que L'union des Poètes ou La jeunesse et quelques articles publiés le journal intitulé La révolution sociale (certains publiés sous le pseudonyme d'Enjolras, en référence à un personnage créé par Victor Hugo dans Les Misérables). A cela s'ajoute également des décisions de tribunaux lors de ses différents procès ainsi que leur description publiée dans différents journaux de l'époque.

Tous ces éléments mis bout à bout font de ce premier volume des Mémoires un portrait riche et complet de celle qui fût une des figures de la Commune de Paris. Celui d'une femme déterminée, courageuse et résolument tournée vers la vie. Un portait puissant.

Nous reviendrons, foule sans nombre;
Nous viendrons par tous les chemins,
Spectres vengeurs sortant de l'ombre,
Nous viendrons, nous serrant les mains,
Les uns dans les pâles suaires,
Les autres encore sanglants,
Pâles, sous les rouges bannières,
Les trous des balles dans les flancs.

Extrait de "A mes frères"

Louise Michel (1830-1905)

Louise Michel (1830-1905)

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P
Formidable et très complet, cela donne envie. Merci.
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P
Yes mais pas avant le printemps, j'ai déjà pléthore de Joncour, Le Tellier et Beckett...
E
Je t'en prie. Tu veux que je te le mette de côté ?