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Les Promenades d'Erin

Lectures hivernales

27 Mars 2021, 17:21pm

Publié par Erin

Lectures hivernales

Paris, mille vies, de Laurent Gaudé (2020)

En sortant de la gare Montparnasse, le narrateur croise un homme qui lui pose cette  question: "Qui es-tu ?" Se rendant compte qu'il n'a pas de réponse évidente à lui apporter, il est sidéré et ressent instantanément le besoin de suivre cet homme, cette "ombre", à travers Paris. Il reconnaît les rues, entend les voix de celles et ceux qui vécurent avant lui, traverse les époques et voit ressurgir son propre passé... Remplie de mille vies, cette échappée géographique et temporelle dans la capitale va l'aider à répondre à son questionnement existentiel.

Paris, mille vies est un récit très court, dont j'aime beaucoup le concept. Il est assez fantastique, au sens courant comme au sens littéraire du terme, de se promener en ville la nuit en imaginant tout ce dont les murs et les pavés ont pu être témoins à différentes époques. Des pérégrinations d'Antonin Artaud, aux massacres de la Commune, en passant par la résistance et les déboires de François Villon, cette balade nocturne est un véritable voyage dans le temps qui donne à l'être humain l'opportunité philosophique de se questionner sur sa Nature, son Histoire et son Héritage. Le style littéraire est simple et accessible mais donne quand-même le sentiment d'être bien travaillé. Il y a des jolies phrases et de l'émotion, au service d'une quête dans laquelle chacun devrait se lancer.

L'homme qui plantait des arbres, de Jean Giono (1953)

Jean Giono décrit dans ce très court récit, l'histoire d'une rencontre entre le narrateur et Elzéard Bouffier, berger, planteur d'arbres qui par son action, fait revivre sa région.

C'est  une commande du Reader's Digest pour la rubrique "le personnage le plus extraordinaire que j'ai jamais rencontré", qui  pousse Jean Giono à écrire une telle histoire. Les journalistes ont été choqués, au point de le traiter d'imposteur, lorsqu'ils ont compris qu'Elzéard Bouffier était le fruit de son imagination et n'avait donc jamais existé en vrai.

C'est une ode à la nature comme source de vie qui est décrite par l'écrivain. Le narrateur est séduit par cette mission qu'Elzéard se donne, en toute humilité, qui fait de lui l'homme extraordinaire dont Giono dresse le portrait. Comme souvent ses romans, le décor est sauvage, brut et magistralement planté. Ce récit d'environ une trentaine de pages m'a entraîné comme si je lisais une fresque romanesque digne des plus grands classiques. Le style est simple, mais si précis qu'on a l'impression d'y être. Les mots embarquent et font tourner les pages, et je me suis surprise à essayer de ralentir ma lecture pour en profiter au maximum, comme on profite de gourmandises. L'homme qui plantait des arbres est beau et chaleureux comme un paysage de Provence.

Broadway, de Fabrice Caro (2020)

Axel reçoit un jour dans sa boîte aux lettres un test de dépistage du cancer colorectal. Mais il n'a pas tout à fait l'âge de le recevoir. L'arrivée d'un tel courrier dans sa vie va engendrer un bouleversement, associé à énormément de réflexions sur sa propre existence.

La première chose que l'on peut dire quand on débute la lecture du récit d'Axel c'est qu'on est content de pas être dans sa tête. Sa capacité d'interprétation de toutes les situations, son incapacité à s'affirmer, ses difficultés de communication... Tous ses éléments rendent sa vie compliquée. Et pour le lecteur, c'est jubilatoire. Les chapitres sont courts et très rythmés, et parfaitement liés les uns aux autres, alors même que l'on pourrait avoir l'impression de passer d'une séquence de vie à une autre sans transition. Le style est fluide et bien travaillé, les premières pages sont très drôles et le reste laisse un sourire constant sur les lèvres.

Les pensées d'Axel naissent à cent à l'heure, et engendrent une grande tendresse pour le personnage. De ses interrogations autour de son rôle de père, à son aversion pour le paddle et le whisky, en passant par son besoin de reconnaissance, Broadway est un inventaire de ce qui traverse les hommes de quarante six ans, pères de famille, légèrement inadaptés à l'existence. C'est un livre nécessaire en ces temps moroses, qui fait du bien par où il passe.

La plus précieuse des marchandises, de Jean-Claude Grumberg (2019)

Pauvre bucheron et Pauvre bucheronne vivent et travaillent dans les bois. En hiver il fait très froid, en été, il fait très chaud. Mais parce que le monde est traversé par la guerre, il fait faim tout le temps. Pauvre bucheronne est désespérée de ne jamais avoir pu porter d'enfants. Son désir est un jour comblé quand les Dieux envoient, par le biais d'un train qui passait par là, la plus précieuse des marchandises...

Voilà longtemps que je n'avais pas lu de contes. La plus précieuse des marchandises en est un contemporain et pour adultes, qui nous fait pourtant retomber tout de suite en enfance. Parce que le style est tel que l'on croirait lire une histoire des temps anciens, qui est pourtant très moderne. En seulement une centaine de pages, cette petite histoire rencontre la grande et nous embarque dans un monde où malgré l'hostilité ambiante, tout est douceur et tolérance sans sombrer dans le ridicule. La plus précieuse des marchandises est une petite merveille.

Kafka sur le rivage, de Haruki Murakami (2002)

Kafka Tamura, quinze ans, décide un jour de fuguer pour tenter d'échapper à la malédiction proférée par son père à son encontre. Nakata, homme déficient mental d'une soixantaine d'années, est un jour contraint de lui aussi quitter Tokyo et de se mettre en quête d' il ne sait pas vraiment quoi. Les deux hommes vont se suivre sans à priori se connaître, jusqu'à ce que leurs deux destinées respectives se croisent...

Ce roman qui débute par une simple fugue adolescente, est en fait bien autre chose. C'est une histoire où le voyage géographique se transforme en voyage intérieur, initiatique, d'une grande intensité. Le lecteur n'a de cesse, comme les personnages, de se poser des questions. "Que va-t-il se passer ?" Où veut-il en venir ?" "Pourquoi... ?" Ces dernières n'appellent d'ailleurs pas systématiquement de réponses. Il faut simplement l'accepter, tout comme on accepte que parfois dans le réel, certaines situations nous dépassent. Kafka sur le rivage est un savant mélange de philosophie, de mythologie et de magie. C'est un univers à lui tout seul, truffé de références musicales et littéraires, dont le style très rythmé emmène le lecteur assez loin. On traverse le Japon, pour se retrouver à la frontière de mondes que l'on appréhende pas, où les poissons tombent du ciel et des humains tiennent des conversations soutenues avec les chats. On ne voit pas passer les 637 pages.

Ce genre de petites choses, de Claire Keegan (2020)

Bill Furlong livre du charbon à son village. Marié et père de cinq filles, il mène une vie tranquille dans son petit village d'Irlande. Mais un jour, dans l'entrepôt du couvent qu'il vient livrer, il découvre Sarah, jeune fille pensionnaire, enfermée là par les sœurs qui dirigent l'institution...

Ce genre de petites choses est un cours récit percutant mais paradoxalement tendre et délicat à propos de ce sujet difficile de l'enfermement des jeunes Irlandaises dans les Magdalen laundries, ces institutions catholiques destinées à "rééduquer" les "femmes de mauvaise vie". Vous pouvez mettre dans ce terme parapluie tout ce que vous voulez, du moment que les actes sont considérés comme honteux pour l'entourage de ces femmes qui étaient donc à jamais enfermées là-dedans, à moins que l'on vienne les chercher... Elles y étaient abandonnées par leurs familles, maltraitées, affamées, et condamnées à travailler comme blanchisseuses pour un salaire de misère afin de faire pénitence.

Le roman de Claire Keegan évoque avec pudeur et justesse ce scandale humain, au travers du très beau personnage de Bill Furlong, dont l'histoire personnelle fait écho à la réalité qu'il traverse, le poussant à se moquer de ce que peuvent penser les foules, pour n'écouter que le son de son âme et de sa conscience. C'est doux beau comme un conte de Noël.

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I
Merci pour les fiches littéraires
Bisouilles
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E
De rien !! Y en a d'autres qui viendront pour le printemps...